Histoire de l’Institut Michel Pacha :
focus sur les années 2008 – 2019

Comme le titre de cet article l’indique, l’objectif est de détailler l’histoire récente – les douze dernières années – et complexe, impliquant de nombreux « acteurs », qui s’est déroulée autour et à propos d’une station maritime originale et superbe, située sur la commune de La Seyne-sur-Mer, dans le Var, l’Institut Michel Pacha. Mais cette histoire récente ne peut être abordée sans rappeler, même brièvement, sa naissance et sa construction, et le premier siècle de son activité. Comme dans beaucoup de grandes histoires, celle-ci commence par la rencontre de deux grandes personnalités…

Sommaire

  • 1. Naissance et vie de l’Institut Michel Pacha : un siècle d’activités scientifiques
    • 1.1. Le rôle fondateur de Raphaël Dubois
      • 1.1.1. Naissance de l’Institut Michel Pacha (IMP)
      • 1.1.2. Les recherches de Raphaël Dubois
      • 1.1.3. Les successeurs de Raphaël Dubois
    • 1.2. L’empreinte de Gabriel Pérès
  • 2. Les transformations profondes de l’Institut Michel Pacha entre 1988 et nos jours
    • 2.1. La succession de Gérard Brichon (1988–2008)
      • 2.1.1. L’activité scientifique et les collaborations portées pendant vingt ans par le nouveau directeur
      • 2.1.2. L’Institut reste pendant des années un lieu d’enseignement privilégié
      • 2.1.3. Le financement des recherche et l’entretien de la Station proviennent largement de financeurs extérieurs à la tutelle UCBL
    • 2.2. La fermeture du laboratoire de biologie marine et ses conséquences (2008–2019)
      • 2.2.1. Annonce de la fermeture et déménagement de la Station
      • 2.2.2. Les associations seynoises se mobilisent pour les bâtiments de la corniche, et en particulier l’Institut Michel Pacha, bâtiment emblématique de la commune
      • 2.2.3. Les héritiers de Michel Pacha font valoir leurs droits
      • 2.2.4. Le projet ANTARES installé à Tamaris dès 2006
  • Conclusion : l’IMP, une histoire privilégiée pour l’étude du fonctionnement de la science

1. Naissance et vie de l’Institut Michel Pacha : un siècle d’activités scientifiques

1.1. Le rôle fondateur de Raphaël Dubois

1.1.1. Naissance de l’Institut Michel Pacha (IMP)

Blaise Jean Marius Michel de Pierredon, dit Michel Pacha (1819–1907), est un marin, officier, et un homme d’affaires. Il fait fortune en construisant des phares et des balises dans tout l’empire ottoman 1. En 1890, après sa rencontre avec Raphaël Dubois, professeur à la faculté des sciences de Lyon, il fait un legs d’un terrain à Tamaris, sur la commune de La Seyne-sur-Mer (Var) à la faculté, devenue plus tard l’Université Lyon 1 – Louis Lumière, puis actuellement Université Claude Bernard Lyon 1 (UCBL). Il lègue un terrain de 2 700 m2 à Tamaris, commune de La Seyne-sur-Mer, et un stock de pierres, pour construire un bâtiment de recherche selon les plans qu’il a lui-même proposés, sous la direction d’un architecte suisse, Paul Page 2. Les conditions du legs sont précises : la station portera le nom de Michel Pacha, le bâtiment sera de style mauresque, du moins pour sa façade principale, face à la mer, et le directeur de la station sera le titulaire de la chaire de physiologie de la faculté des sciences de Lyon. Plus tard, nous y reviendrons, les chaires étant supprimées, le directeur devra être un enseignant-chercheur de l’université de Lyon 1. Même si plusieurs financeurs participent à la construction du bâtiment, ce sont essentiellement Michel Pacha (à hauteur de 37 %) et la faculté des sciences de Lyon (à hauteur de 39 %) qui financent le projet 3. Auparavant, Michel Pacha avait racheté de nombreux terrains sur la commune de La Seyne avec pour objectif de construire plusieurs villas et bâtiments, et d’édifier la première station balnéaire française sur la côte méditerranéenne. D’après Gérard Brichon (2016) : « Raphaël Dubois devient en 1887 le second directeur de la chaire de physiologie générale et comparée de la faculté des sciences de Lyon ». La station est inaugurée en 1901 et, au cours des premières années, l’Institut Michel Pacha (IMP) n’est utilisé que deux à trois mois par an.

1.1.2. Les recherches de Raphaël Dubois

Né au Mans en juin 1849, Raphaël Dubois suit un cursus médical à la faculté de Tours, puis à Paris. Devenu pharmacien et docteur en médecine, il occupe les fonctions de préparateur dans le laboratoire de Paul Bert à la Sorbonne, avant d’être nommé professeur de physiologie générale comparée à la faculté des sciences de Lyon en 1887 4. Il s’intéresse en particulier à la bioluminescence, qui fait sa renommée, l’émission de lumière par les organismes vivants. Seuls les bactéries, les champignons, les insectes, les cœlentérés, les mollusques et les poissons sont capables d’émettre de la lumière, et pour la très grande majorité, des animaux marins. La dissection minutieuse d’un insecte, un pyrophore, en 1884, fut la première étape qui lui fit découvrir le mécanisme de la biophotogénèse. À Tamaris, il disposait à cet effet de nombreuses ressources animales, comme par exemple la pholade dactyle. Il montra que la bioluminescence correspond à la réaction d’une enzyme, la luciférase, avec son substrat, la luciférine : l’enzyme catalyse son oxydation grâce à l’oxygène ambiant. Les séjours de Raphaël Dubois à Tamaris lui donnèrent la possibilité de travailler sur plusieurs sujets différents : la bioluminescence bien sûr, mais aussi la thermogénèse et la culture des perles.

1.1.3. Les successeurs de Raphaël Dubois

Raphaël Dubois prit sa retraite en 1920, mais garda des liens étroits avec la station jusqu’à sa mort en 1929. Son successeur, Émile Couvreur, dirigea le laboratoire depuis L’université de Lyon à laquelle l’IMP était associé et dans les faits, c’est Raphaël Dubois qui résidant à Tamaris, travaillait toujours à la station. Un naturaliste et physiologiste parisien, Henri Cardot, succèda à Émile Couvreur en 1926. Diplômé d’études supérieures en pharmacie et en médecine, agrégé de sciences naturelles, il soutient sa thèse en 1912 sur un sujet lié à l’excitabilité nerveuse. Il devient en 1917 préparateur à la faculté de médecine de Paris, chez Charles Richet. Ces dix années de collaboration orientent ses recherches vers la microbiologie, sans que cela l’empêche de poursuivre d’autres recherches sur l’excitabilité neuromusculaire  5. Nommé à Lyon, il développe de façon importante la station maritime en la dotant notamment d’équipements variés. Il faut noter que dès cette date, Henri Cardot bénéficie de crédits universitaires, mais aussi de financements associatifs (Caisse nationale de la recherche scientifique) et privés (Fondation Rockefeller). Et également, « il fait profiter un grand nombre de chercheurs français et étrangers des ressources renouvelées de la station ». Il accueille aussi en 1936 la dixième réunion annuelle de l’Association des Physiologistes, ce qui montre une certaine notoriété du lieu à cette époque. En parallèle, il travaille sur la contraction cardiaque, avec des mollusques comme modèles biologiques, avec Antoine Jullien qui connaissait bien la faune marine de la baie du Lazaret. Ils décrivent en détail la structure du myocarde de plusieurs mollusques et, étudiant la composition des milieux intérieurs, mettent au point un liquide de perfusion qui maintient l’activité cardiaque d’animaux disséqués pendant plusieurs jours. Les recherches d’Henri Cardot ont été interrompues pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant l’occupation italienne puis allemande. Il décède en 1942. Son successeur, Daniel Cordier, travaille sur les réponses métaboliques d’espèces animales variées aux modifications des facteurs du milieu, un champ d’activité précurseur des études actuelles d’écotoxicologie, par exemple. Entre 1940 et 1945, Daniel Cordier fréquente des physiologistes et des biochimistes anglais. Vétérinaire de formation, il reprend la direction de l’IMP en ruine et remet l’Institut en état pour le rouvrir en 1948. Il attire des chercheurs, dont Gabriel Pérès qui jouera un rôle important pour la station pendant la deuxième moitié du XXe siècle.

1.2. L’empreinte de Gabriel Pérès

Gabriel Pérès (1920-2004), docteur vétérinaire, devenu à son tour professeur de physiologie générale et comparée à l’université Lyon 1, fait de l’IMP une station pérenne, avec une équipe permanente. Il organise des stages d’étudiants, et accueille des collègues français et étrangers à la station. En 1968, il obtient la construction d’un nouveau bâtiment, qui portera par la suite son nom, qui abrite un grand laboratoire, un vivier et des chambres pour les étudiants stagiaires. Il consacre une partie de ses recherches à la physiologie des animaux aquatiques, à la nutrition des poissons, ce qui permettra d’améliorer les conditions d’élevage 6. Il s’attelle également à tout un ensemble de recherches appliquées aux variations physiques du milieu marin, et acquiert une large expertise en écotoxicologie. Il reste directeur de l’Institut jusqu’en 1988, où la relève est assurée par son assistant Gérard Brichon.

2. Les transformations profondes de l’Institut Michel Pacha entre 1988 et nos jours

2.1. La succession de Gérard Brichon (1988-2008)

2.1.1. L’activité scientifique et les collaborations portées pendant vingt ans par le nouveau directeur

Gérard Brichon devient à son tour directeur de l’IMP, alors que les chaires universitaires sont supprimées. Il est le premier depuis près d’un siècle à être « simple » maître de conférences des universités et travaille à l’IMP à temps complet. Il suit la trace de Gabriel Pérès en multipliant les sujets de recherche et les collaborations, notamment avec des organismes qui lui permettaient de financer des recherches plus fondamentales. Ainsi, le laboratoire développe des collaborations avec des universités étrangères, avec un laboratoire rattaché à l’université de Harvard où Gérard Brichon a séjourné à plusieurs reprises, avec l’université d’Ottawa (laboratoire du professeur Jean-Michel Weber), avec l’université de Duke (avec le professeur Yussuf Annun, qui a ensuite déménagé à Charleston), avec l’université de Lodz en Pologne, mais aussi avec le Service de santé des armées, à Toulon, avec l’Institut de physiologie fédérative à Lyon, ou encore avec une station INRA située à Saint-Pée-sur-Nivelle. Mais le laboratoire de Tamaris est un laboratoire de biochimie « pure et dure » et de physiologie marine. Jacques Bodennec, qui avait fait ses études de 3e cycle à l’institut (1993-1999), insiste sur ce point : « Le laboratoire était équipé pour faire de la biochimie des lipides complexes, avec des équipements spécifiques […], il n’avait jamais passé le cap de l’utilisation d’outils modernes que permettent la biologie moléculaire ou la génétique par exemple. »

2.1.2. L’Institut reste pendant des années un lieu d’enseignement privilégié

Des étudiants de l’UCBL viennent chaque année séjourner à la station pour des cours « intégrés » mêlant cours théoriques et travaux pratiques. Avec un collègue de Lyon, Gérard Brichon monte un master recherche et un master professionnel de 2e année (initialement un DEA devenu un master de 2e année) de « physiologie et d’adaptation à l’environnement extrême ». Les étudiants sont logés à Tamaris, au sein même de la station. Il a également monté un master professionnel « Technologies en physiologie et biochimie marines », en limitant l’effectif à 12 étudiants qui s’inséraient à l’issue de leurs diplômes dans le monde professionnel. Le groupe LVMH et « une vingtaine d’industries » acceptaient un ou plusieurs stagiaires chaque année, et certains professionnels intervenaient pour des cours du master. La tentative de poursuivre en master européen, pour lequel Gérard Brichon avait travaillé, a échoué au niveau des conseils de l’UCBL.

2.1.3. Le financement des recherche et l’entretien de la Station proviennent largement de financeurs extérieurs à la tutelle UCBL

L’IMP est situé sur la corniche Georges-Pompidou, tout près de la mer, ce qui nécessite des réparations et un entretien fréquent des bâtiments et des annexes, et un renouvellement des matériels. L’entretien des bâtiments était théoriquement à la charge de l’université. Pourtant, Gérard Brichon indique qu’il a dû assez systématiquement faire appel à d’autres financeurs : les municipalités environnantes, le conseil général ou le syndicat des communes du littoral varois. Lorsqu’il a été nommé directeur, il a dû faire refaire la toiture complète, boiseries et tuiles, la façade, la chaufferie, l’installation téléphonique et les bassins. Pourtant, avant la décision de fermeture en 2008, les installations étaient fragilisées. Jacques Bodennec précise : « Il aurait fallu réaliser un certain nombre d’investissements, pour remettre les locaux et les machines aux normes de sécurité. » L’entretien des bâtiments est d’autant plus délicat qu’ils sont classés Monuments historiques, y compris les grilles d’enceinte.

2.2. La fermeture du laboratoire de biologie marine et ses conséquences (2008-2019)

2.2.1. Annonce de la fermeture et déménagement de la Station

Au cours de la présidence de Lionel Collet à l’Université Claude Bernard – Lyon 1 (2006-2011), le laboratoire de biologie marine est fermé (le 1er mai 2008), officiellement pour non respect des consignes de sécurité de l’époque. Sans mettre trop l’accent sur un antagonisme fort de personnes (Lionel Collet vs Gérard Brichon), cette animosité a eu certainement un rôle important pour l’histoire de la station. La création ou le déplacement d’une équipe de biologistes nécessitait la remise aux normes et en état de la station, et le coût a été jugé trop élevé à l’époque (voir les interviews de Lionel Collet, Gérard Brichon et Frédéric Fleury, président de l’UCBL entre 2016 et 2020). Prétextant que l’Institut se trouvait à bonne distance du siège de l’UCBL à Lyon, bien qu’étant « partisan de trouver une solution », Lionel Collet n’a pas su ou n’a pas pu investir dans la rénovation de la station. L’IMP n’était pas une priorité pour le conseil d’administration de l’époque. Ce dernier a préféré investir par exemple dans la rénovation des laboratoires de chimie situés sur le campus de la Doua, à Lyon. De plus, d’après Lionel Collet, « le procès a bloqué toute initiative ». Une rumeur non confirmée, contredite par Lionel Collet 7, raconte que l’UCBL aurait voulu vendre le bâtiment et le terrain.

Parallèlement, le domaine de la physiologie était dans une « situation instable » à l’UCBL, et l’UMR 5123, « Physiologie intégrative cellulaire et moléculaire », au sein de laquelle Jacques Bodennec avait été recruté en 2004, avait été dissoute, coïncidant avec la période de fermeture de la station. L’unité dont dépendait l’équipe de Gérard Brichon, était composée de trois équipes de recherche. La première a rejoint le Centre de neurosciences de Lyon, la deuxième a rejoint l’Institut NeuroMyoGene et la troisième un autre institut sur le campus de la Doua. Par conséquent, le laboratoire de physiologie intégrative, tel qu’il existait au XXe siècle, n’existait plus, ce qui compromettait également sur le plan administratif l’existence de l’IMP. Jacques Bodennec confirme : « À partir du moment où l’IMP n’était pas contractualisé, faire de la recherche, c’était presque mission impossible. » À l’époque, Jacques Bodennec avait proposé un projet pour la continuité de la station, dévolu à l’étude des lipides complexes, avec un volet formation, un volet valorisation, en collaboration avec le Service de santé des armées, basé à Toulon. Mais dans la même période, ce dernier a été entièrement restructuré en France, les services de recherche étant recentrés à Brétigny-sur-Orge, en région parisienne, mettant à mal le projet proposé par Jacques Bodennec. Plus tard, un autre projet, mis en avant par le vice-président de l’époque à l’UCBL, Guy Amat, émergera. Le projet, défendu par une unité lyonnaise, portait sur l’étude des coraux, un sujet scientifique peut-être jugé inapproprié par rapport à la situation locale de l’Institut.

Dès 2007, Gérard Brichon tente par plusieurs moyens de s’opposer à la décision de l’Université Lyon 1 de fermer le laboratoire de biologie marine. D’après François-Noël Gilly, président de l’UCBL de 2012 à 2016, Lionel Collet « pensait encore être dans les premières universités à passer à la dévolution du patrimoine, en même temps que le passage aux RCE 8 ». François Goulard, ministre délégué à la Recherche à l’époque, invité en février 2007 par Marc Vuillemot, le maire de La Seyne, veut pourtant assurer le devenir de l’Institut, et prévoit un versement de 100 000 euros pour une première phase de restauration de la station. Cette somme, qui transitera par l’UCBL, ne sera finalement jamais allouée à l’Institut. En septembre 2007, la station n’est plus occupée que par son directeur, les étudiants du master ne sont plus accueillis à Tamaris. Les personnels, en particulier les personnels techniques chargés de l’entretien de la station, sont rapatriés à Lyon. Gérard Brichon se défend comme il peut des attaques dont il est l’objet, et qui manifestement vont au-delà de la question de la vétusté des locaux de l’IMP. À plusieurs reprises, des articles lui sont consacrés dans Var Matin (voir par exemple les articles des 3 janvier et 7 février 2008) où il répond systématiquement aux arguments de l’équipe présidentielle lyonnaise : les problèmes d’hygiène et de sécurité ne sont pour lui que des prétextes, et il insiste sur le bon niveau scientifique des travaux de l’équipe, contrairement à certaines insinuations de dirigeants de l’UCBL, lui reprochant d’avoir un niveau de publication trop faible. En janvier 2008, une commission chargée d’évaluer les conditions de déménagement des laboratoires et des archives de l’IMP se rend sur place. Pourtant, concernant les questions d’hygiène et de sécurité, les laboratoires avaient subi une mise aux normes et une rénovation en 2005. La « découverte » de fûts radioactifs n’est pas une surprise : l’équipe utilisait en effet des traceurs radioactifs pour les expériences de biologie, dans des conditions contrôlées. Jacques Bodennec : « La radioactivité, on sait ce qu’il faut faire et ne pas faire, les gants, les écrans, les tabliers de plomb si on utilise du phosphore P32 par exemple. » Et Gérard Brichon de renchérir : « C’était tous les déchets de produits scintillants qu’on utilisait, stockés normalement, dans des fûts normalisés ». Mais rien n’y fait. La décision de fermer l’Institut intervient le 1er mai 2008. « J’ai appris que la Station fermait en lisant le journal ! On ne m’a même pas prévenu, pas même un coup de téléphone ! », précise son directeur. En juin 2008, des déménageurs sont à pied d’œuvre pour récupérer les matériels. Malheureusement, faute peut-être de personnels qualifiés, de nombreux dégâts sont alors à déplorer. À la suite du déménagement, « les collections [qui se trouvent alors sur le campus de la Doua où se rend le directeur] sont maintenant bonnes à foutre à la poubelle ! ». Des livres, dont certains datent de 1840, ont été jetés à la benne. Dans des circonstances agitées, la partie biologie est par conséquent suspendue. Mais pas l’activité scientifique de la station. Quelques années auparavant, l’UCBL avait établi une convention avec le CNRS pour développer dans les locaux de l’IMP une partie du projet ANTARES (voir plus loin, chapitre 2.2.3).

2.2.2. Les associations seynoises se mobilisent pour les bâtiments de la corniche, et en particulier l’Institut Michel Pacha, bâtiment emblématique de la commune

Plusieurs associations ont montré leur intérêt pour le devenir de l’IMP, et plus généralement sur la situation de la corniche 9. En 2011, une mobilisation citoyenne pour « sauver » l’IMP avait été lancée par Nathalie Bicais, architecte, artiste et femme politique (elle est aujourd’hui élue au Conseil de département du Var). D’après elle, la plus importante réalisation de Michel Pacha, c’est la corniche de Tamaris. L’IMP est à l’articulation entre la baie et le quartier historique de Tamaris. En accord avec la municipalité, et en particulier l’adjointe du maire chargée du patrimoine, Florence Cyrulnik, une volonté de préservation, d’une part, et d’intégration, d’autre part, est manifeste. L’aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine (AVAP) encadre pour la corniche par exemple les autorisations de construire ou de travaux, avec comme objectif d’aménager un front de mer paysager. La zone qui correspond à la « coupure verte » est inconstructible. Différents Comités d’Intérêts Locaux (CIL) se sont mobilisés pour la conservation des maisons anciennes, et l’IMP, laissé sans entretien visible pendant des années a alerté aussi la population locale. Nathalie Bicais, qui avait créé l’association AVEC (Association pour la Vitalisation Et la Convivialité), rencontre de nombreux acteurs locaux et tente de convaincre, en phase avec la commune de La Seyne, d’une action commune, pour « imaginer une collaboration entre la ville, le conseil général et l’agglomération ». Elle suggère à l’époque la transformation du bâtiment principal en musée, rejoignant ainsi les intentions de certains descendants de Michel Pacha (voir plus loin). Leur influence restera malgré tout assez faible, l’université Lyon 1 restant propriétaire du terrain et des bâtiments, et engagée pendant des années dans une suite de procès avec les ayants droit de Michel Pacha.

2.2.3. Les héritiers de Michel Pacha font valoir leurs droits

Les années qui ont suivi la fermeture du laboratoire ont donné l’occasion aux descendants (ou ayants droit) de Michel Pacha d’intenter un procès à l’UCBL pour non respect du contenu du legs pour au moins un aspect : l’abandon de l’activité de recherche en physiologie marine. Parmi les descendants, certains appartenaient depuis des années au conseil de perfectionnement de la station, ils ont ainsi directement assisté à l’évolution de la situation. Dès 2008, les ayants droit manifestent leur intention de porter plainte et de mener une action en justice. En première instance, le tribunal de Toulon leur donne raison, le 17 novembre 2011, les juges ayant prononcé « la révocation de la donation consentie par acte en date du 18 janvier 1890, pour cause d’inexécution dans lesquelles elle a été faite ». Les dix-huit ayants droit ne sont apparemment pas tous d’accord sur les suites à donner, mais un projet ressort : la réhabilitation des bâtiments pour en faire un musée sur le thème de l’Orient, des phares et des balises, en rappelant ainsi les actions de leur ancêtre, Michel Pacha. Suite au jugement du tribunal, le président de l’UCBL de l’époque, Alain Bonmartin, fait appel de la décision de justice de novembre 2011, et le procès en appel se déroule à la cour d’Aix-en-Provence. Le jugement confirme le 19 septembre 2013 la décision de première instance, et François-Noël Gilly, le nouveau président 10, décide d’aller en cassation, pourtant non suspensive du jugement rendu par le tribunal d’appel (décembre 2013). En juin 2015, la cour de cassation casse la décision de la cour d’appel d’Aix-en-Provence avec des arguments qui paraissent étonnants : « les ayants droit n’ont jamais démontré qu’ils l’étaient », et sur le plan de la recherche, « il paraissait difficile pour les magistrats de la cour de cassation qu’on puisse reprocher à une université d’avoir modifié [un siècle plus tard] sa stratégie de recherche ». La cour de cassation exige un nouveau procès en appel en dehors du département du Var. Elle désigne la cour d’appel de Grenoble. L’UCBL décide après le jugement de cassation d’entreprendre une première série de travaux sur le bâtiment principal (Raphaël-Dubois), rénovation du bâtiment et remplacement des grilles d’enceinte, également classées. En décembre 2016, la cour d’appel de Grenoble donne raison à l’université, le tribunal prenant en compte l’activité de recherche du projet ANTARES (voir plus loin). Le jugement de cette nouvelle cour donne des arguments qui se rapprochent de ceux évoqués en cassation, rapportés par le président Frédéric Fleury : « Compte-tenu de l’évolution de l’organisation de l’activité scientifique […] on ne peut comparer avec un siècle d’écart les thématiques scientifiques entre elles. » Les conditions du legs peuvent même être éloignées à un périmètre qui va bien au-delà du seul champ de la physiologie marine, qui est élargi aux sciences de la nature en général. Un dernier pourvoi en cassation des ayants droit, intervenu en 2017, a dû faire patienter encore l’université, mais n’a pas modifié le jugement : l’Institut Michel Pacha restera bien propriété de l’Université Claude Bernard – Lyon 1.

2.2.4. Le projet ANTARES installé à Tamaris dès 2006

Avant la fermeture du laboratoire de biologie en mai 2008, l’UCBL avait signé une convention avec le CNRS, pour l’occupation du premier étage de l’Institut Michel Pacha, avec le projet ANTARES. Ce projet concerne en premier lieu des chercheurs en astrophysique, un projet d’ampleur internationale. ANTARES concerne une quinzaine de laboratoires européens, en particulier le CPPM (Centre de physique des particules de Marseille), unité mixte de recherche (UMR) qui dépend de l’Institut IN2P3 du CNRS (Institut national de physique nucléaire et de physique des particules) auquel appartient également le laboratoire APC (AstroParticules et Cosmologie) de l’université Paris Diderot. D’après Vincent Bertin, responsable scientifique au CPPM, le projet consiste « à détecter les neutrinos d’origine cosmique, créés par les cataclysmes de l’univers comme l’effondrement d’étoiles super-massives qui forment les trous noirs ». Mis en service en 2008, un télescope d’un genre particulier, doté de lignes de capteurs sensibles, est immergé par 2 400 mètres de fond, au large de l’île de Porquerolles, pour éviter tout rayonnement lumineux. Les données collectées sont transmises par fibre optique jusqu’à la plage des Sablettes, proche de la corniche Georges Pompidou, puis jusqu’à la salle de contrôle de l’IMP, avant d’être transmises au centre de calcul de Lyon. Un neutrino cosmique, qui va traverser toute la planète, interagit avec un atome terrestre et donne une particule chargée secondaire, par exemple un muon. Les muons, qui émettent de la lumière lorsqu’ils traversent un milieu transparent, sont captés par les détecteurs, signatures de la présence et de la trajectoire d’un neutrino cosmique. D’autres signaux, beaucoup plus nombreux, correspondent, non pas aux neutrinos cosmiques, mais à des neutrinos de moindre intérêt pour les chercheurs, et à des organismes marins (bactéries, plancton). Ces résultats ont donné lieu à des collaborations avec des biologistes, notamment lors de l’identification d’une nouvelle bactérie luminescente baptisée… Antares ! 11 Lors des premières expériences, le « bruit de fond » planctonique avait étonné les physiciens. Gérard Brichon, qui était encore à l’IMP, et qui avait eu l’occasion d’échanger avec les physiciens, était intervenu : « Votre longueur d’onde, c’est combien ? 430 nm. Ca ne m’étonne pas que vous en ayez beaucoup, vous êtes en train de mesurer la bioluminescence du plancton ! ». D’autres collaborations permettent d’utiliser des courantomètres par exemple, servant aux physiciens à mesurer la géométrie de leurs détecteurs, mais dont les données peuvent aussi être utilisées par d’autres chercheurs pour mesurer les circulations de courant méditerranéen. Les prélèvements d’eau profonde permettent également de mesurer la respiration de bactéries, qui est un élément de compréhension des échanges océan-atmosphère. Enfin, les physiciens utilisent des émissions acoustiques pour mesurer les déformations des lignes de capteurs, et ces hydrophones sont aussi intéressants pour réaliser des écoutes de cétacés à des fins de recensement de populations, mais aussi pour créer des alertes anti-collision avec les bateaux. Ces éléments, non exhaustifs, montrent que la recherche a beaucoup évolué et que des disciplines comme l’astrophysique peuvent donner lieu à des collaborations variées dans le domaine étendu de la biologie marine. Un deuxième projet, baptisé MEUST (Mediterranean Eurocenter for Underwater Sciences and Technologies), chiffré à 150 millions d’euros, devrait remplacer le premier, et serait localisé au même endroit 12.

Conclusion : Depuis une douzaine d’années, plusieurs institutions tentent de trouver une solution : l’UCBL, l’université de Toulon, la mairie de La Seyne-sur-Mer, les conseils généraux et régionaux, et les associations. Les événements récents sont favorables à la continuation d’une activité universitaire diversifiée, mais l’ensemble des témoignages montrent les oppositions fortes qui émergent entre les différents « acteurs » de ce long épisode de recherches scientifiques et de conflits.

Notes et références

1 Yves Stalloni, L’Homme des phares. La vie très riche et très romanesque de Michel Pacha, Éd. Sudarènes, 2017.

2 Pascale Bugat, « Les archives de l’Institut Michel Pacha ou l’occasion, pour un archiviste, de découvrir un scientifique humaniste », Histoire de la recherche contemporaine, Tome III, n° 2, p. 2, 2014.

3

Financement de l’Institut (en milliers de francs / en %)
Donation Michel Pacha (40/37)
Faculté des sciences de Lyon (42/39)
État (achat d’instruments) (8/7,4)
Conseil général du Var (8/7,4)
Commune de La Seyne-sur-Mer (4/3,7)
Société des Amis de l’Université (2,6/2,4)
Investissement Raphaël Dubois (2/1,8)
Association pour l’avancement des sciences (1,7/1,6)

La somme totale correspond à 108 000 francs. La donation de Michel Pacha correspond à 37 % du coût total, avoisinant l’investissement de la faculté des sciences de Lyon (39 %), les deux plus importants investisseurs financiers du projet. L’institution, qu’elle soit nationale ou locale, s’investit relativement peu (3,7 à 7,4 %), et de façon étonnante, Raphaël Dubois lui-même investit sur ses propres deniers pour la construction de l’Institut (à hauteur de 1,8 %) (d’après Brichon, G., « L’Institut Michel Pacha. Une station maritime à La Seyne-sur-Mer », CR de colloque, 2008. https://www.histpat-laseyne.net/regards_n9.html).

4 Philippe Jaussaud, Raphaël Dubois et la bioluminescence, 2015. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01199388/

5 Christian Bange, « La physiologie appliquée dans les stations maritimes françaises de biologie entre 1880 et 1930 et les recherches de Raphaël Dubois à Tamaris », Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 2011, 80 (1-2), p. 13-29. https://www.persee.fr/doc/linly_0366-1326_2011_num_80_1_13799

6 Gérard Brichon, communication personnelle.

7 « On ne doit pas lâcher, quand on préside une université, une structure (l’Institut Michel Pacha, NdA) qui a une vocation vraiment scientifique ».

8 RCE : « Responsabilités et compétences élargies », liées à la loi LRU (loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités) promulguée par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, en 2006.

9 L’association AVEC, Association pour la vitalisation et la convivialité, l’association « Histoire et patrimoine seynois », l’association « Les Amis de Tamaris – Pacha », l’association « Les Amis de Janas », l’association « La Seyne ancienne et moderne », les CIL (comités d’intérêt locau) Tamaris et Balanguier/Le Manteau/L’Eyguillette.

10 Les changements de présidence sont fréquents dans les universités françaises. Concernant l’UCBL, le décès d’Alain Bonmartin a provoqué en 2012 des élections anticipées. Pour rappel et clarification :
2006-2011 : Lionel Collet, 2011-2012 : Alain Bonmartin, 2012-2016 : François-Noël Gilly, 2016-2020 : Frédéric Fleury.

11 Jacques Bodennec, communication personnelle.

12 Jacques Bodennec, communication personnelle.