Aboutir à une agriculture viable et durable : la promesse de l’agroforesterie

Les pratiques agricoles sont aujourd’hui largement remises en question, et ce jusque dans leur système de production. Fabien Balaguer, directeur de l’Association Française d’Agroforesterie (AFAF) et Christophe Sotteau, fondateur du cabinet AGRO-ECO Expert, ont bien voulu revenir sur une alternative qu’ils défendent tous les deux : l’agroforesterie.

Face au changement climatique et à l’érosion de la biodiversité, de nouvelles manières de cultiver, de produire et de penser notre alimentation émergent. L’agroforesterie, qui réhabilite l’arbre comme élément incontournable du paysage agricole en est une. Les deux ingénieurs agronomes Christophe Sotteau et Fabien Balaguer ont accepté de répondre aux questions de L’Octopus sur cette pratique en exposant ses enjeux.

Qu’est-ce que l’agroforesterie et à quand remonte-elle ?

Christophe Sotteau : Un système est dit agroforestier dès lors que des arbres interagissent avec une culture indépendamment de leur disposition spatiale, avec présence ou non d’animaux. En réalité, cette association a toujours existé et a été pratiquée depuis que la Terre abrite l’Homme. Des traces et des écrits remontant au Moyen-Âge témoignent en effet que des vignes auraient été plantées à côté d’arbres pour servir de tuteurs. Toutefois, l’agroforesterie a connu des périodes de délaissement, en particulier pendant l’après-guerre. Depuis les années cinquante, les agriculteurs sont contraints de répondre davantage à une logique productiviste à défaut de la continuité. La pratique est revenue au goût du jour lorsqu’en 1970 une nouvelle génération agroforestière a été développée : celle intra-partenaire associant des lignes d’arbres dans des parcelles agricoles. Cette évolution adapte et combine les bénéfices de l’agroforesterie avec les nouveaux systèmes d’exploitation tout en répondant aux problématiques de l’agriculteur et aux enjeux des territoires d’aujourd’hui.

L’agroforesterie est-elle une réponse au changement climatique ?

Fabien Balaguer : Une forte variabilité climatique exige d’élaborer des solutions pour amortir les dérèglements (températures, flux d’eau, etc.) sur l’aménagement du paysage en tant qu’espace de vie mais aussi de production. L’éradication de l’arbre rural sur le continent européen au cours des 50 dernières années freine aujourd’hui tout le développement agricole. En effet, même si à l’époque il était logique d’abattre des arbres parce qu’il y en avait trop ou bien qu’ils étaient mal placés, le bilan n’en demeure pas moins terrible : chaque année, la majorité des sols nus se dégradent, déstockent du carbone et n’amortissent plus aucun flux thermique ni hydrique. L’incident étant irréversible, il est essentiel de réaménager le paysage productif avec l’agroforesterie. Intégrer l’arbre redressera à coup sûr notre production agricole dans la mesure où il est pourvoyeur de services écosystémiques et de ressources. À l’inverse, si la biodiversité persiste à s’effondrer, elle entraînera dans sa chute tout le système agricole. Il est impossible de faire de la production agricole sans faire de la protection de l’environnement, c’est une seule et même activité. Comme l’abeille, l’arbre est un élément fondamental dans l’écosystème et un facteur de productivité. Il faut cesser de croire que la désertification des sols n’existe pas en France car c’est un phénomène qui gagne de l’ampleur de jour en jour. En somme, un changement d’approche agronomique est indispensable et la transition ne pourra être effective que si elle est construite collectivement.

Quels bienfaits sont tirés de la présence d’arbres dans les cultures ?

C.S. : Parmi tous les avantages procurés par le système intra-partenaire, il y a un meilleur accompagnement nutritif pour les cultures. En effet, les arbres peuvent, par leur faculté de “pomper” des nutriments, d’améliorer la fertilité du sol et ainsi permettre une meilleure croissance des plantations. Le déroulement du processus est le suivant : les racines des arbres vont chercher les éléments minéraux en profondeur pour les remonter dans le feuillage grâce aux mécanismes de la circulation de sèves et de la photosynthèse. Puis, une fois l’automne arrivé, les feuilles mortes tombées par terre se décomposent et créent de la matière organique. Cette minéralisation du sol rend notamment accessible aux cultures les éléments minéraux (contenus initialement dans les feuilles) disponibles dans les premières couches de la surface. Ce phénomène peut être amplifié si nous sommes en présence d’essences légumineuses ayant une capacité à synthétiser l’azote atmosphérique. D’autre part, la présence d’arbres et d’arbustes créent des habitats pour les auxiliaires de cultures, comme les insectes prédateurs. Par conséquent, ces associations régulent naturellement les populations de ravageurs et évitent que ces derniers nuisent aux cultures.

Qui contribue à sa mise en place en France ?

F.B. : Dans les territoires où les infrastructures ligneuses (arbres, arbustes, buissons, bosquets et haies) ont été éliminées, chacun est soumis aux difficultés agro-environnementales liées aux effondrements de biodiversité. Ces derniers ne pourront jamais soutenir une production agricole durable tant que l’arbre n’est pas réintégré.Pour ce faire, l’agroforesterie fait forcément intervenir beaucoup de monde puisque l’enjeu de ce projet est transversal et recoupe une multitude de pratiques : du jardin-forêt au pastoralisme extensif, en passant par le maraîchage ou encore la polyculture-élevage. Les agriculteurs sont donc les premiers impliqués. Toutefois, une réflexion à l’échelle du territoire est nécessaire au niveau de la gestion des ressources naturelles, de l’aménagement, des filières localisées, du paysage ou encore des enjeux alimentaires et énergétiques. C’est pourquoi les associations de chasse, de naturalistes, les chercheurs, les syndicats de rivières, les Parcs Naturels Régionaux, les collectivités sont y compris amenés à coopérer. Finalement, on peut élargir à tous les usagers.

La pratique de l’agroforesterie a-t-elle évoluée ces dernières années en France ?

C.S. : Tandis que les agriculteurs ne percevaient pas jusqu’à présent le besoin de changer leurs pratiques agricoles, certains commencent à prendre conscience de la nécessité de les faire évoluer. Le modèle économique actuel étant devenu obsolète, les agriculteurs sont donc forcés d’évoluer. Les différentes crises économiques (comme celle de 2016) et l’augmentation des aléas climatiques incitent les agriculteurs à la réflexion sur la durabilité des modèles de production. Dans ce contexte, l’agroforesterie apparaît alors naturellement comme une solution pour une agriculture plus résiliente. C’est pourquoi le nombre d’installation de système agroforestier croît depuis une quinzaine d’année.

Par quoi doit passer le développement de ces pratiques ?

F.B. : En France, il existe une dynamique qu’il n’y a pas ailleurs. L’Association Française d’AgroForesterie (AFAF) s’appuie sur une base solide, à savoir des agriculteurs qui ont déjà intégré ces pratiques et souhaitent un virage collectif dans la manière d’envisager l’agronomie et la gestion des sols. En regroupant les savoirs ancestraux et innovants de la couverture végétale au sens large (arbres et plantes annuelles), il serait possible de parvenir assez rapidement à une agriculture à nouveau productive, saine et durable. Pour autant, cela doit passer par une adhésion de l’ensemble de la société. À titre d’exemple, dans une importante région agricole comme l’Ile-de-France (12 millions de consommateurs), les questions fondamentales prennent un relief particulier : quelle alimentation veut-on, avec quelle valeur nutritionnelle, pour quels impacts sur le climat et la biodiversité, … ? Il faut que le consommateur se saisisse donc de toutes ces questions pour comprendre et faciliter l’accompagnement des agriculteurs dans le renouvellement des pratiques et la valorisation de produits hautement agroécologiques. La qualité de notre eau, de nos sols, de notre air et de notre santé en dépendent.

Comment savoir quelles sont les bonnes associations à mettre en oeuvre ?

C.S. : Les associations retenues sont celles qui sont bénéfiques à la fois pour la culture et pour les arbres, en espérant souvent une rentabilité économique. Dans la pratique, ces alliances peuvent se concrétiser par une utilisation de noyers, de merisiers, d’alisiers ou encore de cormiers en raison de leur croissance rapide et de leur conduite relativement aisée. En outre, recourir à ces familles d’arbres est attrayant puisque leur système racinaire a une capacité à descendre en profondeur. Ainsi, il y a moins de concurrence avec les racines des cultures (s’étendent généralement entre 80 centimètres et un mètre dans le sol). Ce principe illustre bien l’intérêt pouvant être tiré du système intra-partenaire. Néanmoins, le choix du type d’arbre à planter dans une agriculture dépend tout d’abord des conditions pédoclimatiques (n.d.r. : Climat interne du sol caractérisé par les conditions saisonnières de température, d’hydromorphie, d’aération et de pression partielle en CO2) du terrain et des objectifs de l’agriculteur vis-à-vis de son projet.

Un système agroforestier est-il impérativement biologique ?

F.B. : C’est au gestionnaire de ce système, agriculteur le plus souvent, d’en décider ! L’agroforesterie est une recherche d’auto-fertilité sur la ferme, une intensification végétale protéiforme, qui vise à améliorer la performance globale (biomasse et biodiversité) par-delà la question des labels. Faire tendre progressivement les systèmes d’agriculture (conventionnels, bio, ou engagés en conservation des sols) vers l’agroforesterie permettra d’asseoir leur autonomie, leur résilience, de réduire leur dépendance aux intrants quels qu’ils soient (chimiques ou organiques) et de diversifier leurs débouchés.

Persistent-ils des obstacles à la viabilité de ces techniques en France ?

C.S. : Les principaux freins actuels que rencontrent les agriculteurs sont en majorité dus à la rentabilité économique et à l’image pessimiste erronée de l’agroforesterie. Il est vrai que l’investissement est coûteux et lourd à supporter au départ. Pourtant, c’est davantage une barrière psychologique qui empêche certains à se lancer finalement. La majorité des agriculteurs pensent, à tort, que les arbres empêchent la croissance des cultures (humidité et ombrage). Cette concurrence, certes plus ou moins présente, n’incite pas à se ranger du côté de l’agroforesterie puisqu’ils sont persuadés que c’est un système qui n’est pas viable pour les cultures. Le secret d’un projet réussi est de justement anticiper les éventuelles concurrences qui pourraient intervenir au cours du temps. Pour cela, une étude préalable est indispensable avec la nécessité de prendre en compte les systèmes agricoles en place, de choisir le modèle et les essences à installer afin de respecter des critères techniques précis. Par ailleurs, un projet agroforestier demande à l’exploitant de se projeter sur les soixante années à venir car travailler avec les arbres c’est une production sur le très long terme. Ceci est d’autant plus difficile qu’il a été demandé, pendant 40 ans, aux agriculteurs de produire en leur donnant les moyens techniques, chimiques et financiers. De plus, ce système a entraîné une perte d’autonomie de décision pour les agriculteurs. Après ces années passées à produire d’une manière uniforme, il est aujourd’hui délicat pour un agriculteur d’envisager à produire différemment, de revenir aux bases de l’agronomie et de se réapproprier son territoire. Enfin, l’agroforesterie ne peut pas être mise en place partout de la même manière parce que son efficacité dépend foncièrement des conditions pédoclimatiques. Par exemple, le Sud de la France est potentiellement plus favorable puisqu’il bénéficie notamment de conditions d’ensoleillement et de température plus propices par rapport au Nord (davantage d’énergie lumineuse disponible induit une concurrence moindre). Par contre, des sols profonds, comme ceux du bassin Parisien ou de la Beauce, sont très favorables à l’agroforesterie puisque la concurrence racinaire entre arbres et cultures s’en trouve minimisée grâce à la bonne profondeur de sol prospectable par les racines des arbres.

Margaux Abello et Hugo Dugast

Image : Le bocage boulonnais dans le Pas-de-Calais, constitué de champs et de prairies encloses par des haies, est un exemple de système agroforestier qui profite des nombreux services rendus par l’arbre. © Association française d’agroforesterie